Aznavour est mort, après Johnny, encore un, encore un chanteur de ma génération qui tombe, bien sûr, l’âge, c’était déjà une performance de finir presque centenaire, et encore créatif, vif, drôle, c’est évident dans sa dernière interview à la télé, la télé qui par son hommage instantané n’a pas été à la hauteur, nous repassant toujours les mêmes chansons, « ses tubes » jusqu’à l’écoeurement, « tube » mot qu’il n’aimait pas car synonyme d’objet « vide », il faudra cliquer sur Youtube pour réécouter des airs anciens, chefs d’œuvre des années 60, mais conservés dans notre mémoire, qui nous ont accompagnés tout le long de l’existence, avec  les mélodies du  sentiment qui vibrent  sur la corde, surtout la nostalgie du passé qui n’a pas donné son jus d’espoir, c’est une inspiration pourtant où il n’y a pas de rancœur, on a raté , on a perdu , on a abandonné en route, mais on n’en veut à personne, pas de rancune, même on pardonne, avoir aimer tourne le bilan vers la bonne colonne, on a aimé, on a été aimé, dans l’amour perdu, brisé, il reste quelque chose, ça apure automatiquement les comptes à l’arrivée ( Musset a dit quelque chose de ressemblant, j’irai vérifier) *.

J’ai regardé scotché à la télé la commémoration en direct, les extraits, son visage qui voyage à travers les âges, la voix peu à peu qui s’écaille ( j’avais vu son spectacle à Bercy l’an dernier grâce à mon ami Denis Pinchedez son sonorisateur, et c’est vrai qu’il chevrotait parfois,  mais j’en ai sonorisé aussi des voix cassées, même les arranger,  j’étais payé pour ça ).

Bien sûr je pense à la mort, cette  mort douce des vieux : alors on va se coucher et puis sans prévenir tout s’éteint, ou alors ça prévient, un déclic, une onde qui dure une minuscule seconde,  mais on ne pourra pas témoigner, avertir les proches, les copains… Le créateur jouit de faire de nous des « disparus », comme les disparus des dictatures qu’on ne retrouve jamais.

Jacques Mondoloni   -  2 octobre 2018 ( mort de Charles le 1 oct)   

Paru chez Arcane 17 : Fleur de Rage

   * On est souvent trompés en amour, souvent blessés et souvent malheureux ; mais on aime, et quand on est sur le bord de sa tombe, on se retourne pour regarder en arrière et on se dit : j'ai souffert souvent, je me suis trompé quelquefois ; mais j'ai aimé. C'est moi qui ai vécu, et non pas un être factice créé par mon orgueil et mon ennui. (On ne badine pas avec l’amour).