Mazauric

Claude Mazauric : d’historien à chroniqueur : un billet de José Fort

« J’ai écrit pour donner forme à mes inquiétudes et formuler une espérance critique », conclut Claude Mazauric dans son dernier ouvrage « Au bord du gouffre » (1).
L’historien et universitaire de talent que l’on connaît surtout pour ses travaux sur la Révolution française se transforme cette fois en chroniqueur dans une sorte de journal de bord rédigé « presque quotidiennement » depuis le solstice d’hiver de 2014 jusqu’à celui de 2015.

Inquiétude ? Claude Mazauric, un matin, une fois la brume levée, a eu le pressentiment de ne pas survivre au dernier jour de 2015. A penser si fort à la fin de sa vie, marquée il est vrai par plusieurs problèmes de santé, je me demande si l’auteur n’est pas quelque peu hypocondriaque. Le remède ? Chaque jour où presque, après un tour dans le jardin pour surveiller ses arbres fruitiers, entre deux lectures, deux visites, deux conversations, deux émissions, Claude Mazauric reste au plus près de l’information, commente, analyse, en apportant son éclairage personnel puisé à l’aune de son expérience, de sa culture, de son art pédagogique.

Le texte a du souffle. Pas historien et militant pour rien. Avec des images et des phrases du genre « La mer Méditerranée livre à peine dix fois plus de thons qu’elle n’engloutit d’êtres humain » ; à propos d’un «  spécialiste » russe qui se présente « comme un promoteur déterminé de la liquidation du vieux système ». Ou encore, «  la revanche vengeresse de tout ce que le fanatisme religieux peut accumuler de haines séculaires contre la libre pensée ».

L’historien n’est jamais loin avec ses pages - peu nombreuses mais denses par respect à sa nouvelle fonction de chroniqueur - sur la Révolution, Rousseau, Robespierre, Marat etc…- pour vite revenir à l’actualité : l’attentat contre Charlie Hebdo, l’Ukraine, « le pouvoir « socialiste » « un des plus réactionnaires que la France ait jamais connus. »

Les résultats des élections départementales ? « Ce qui était prévisible et prévu est arrivé. »
La Corse et un échange de courrier avec Ange Rovère, historien lui aussi, brillant spécialiste de la Corse.
Une certaine madame Bébé dont il dresse un portrait politique peu flatteur et dont on aimerait connaître l’identité véritable. L’auteur ne rechigne pas devant la modernité mais lui préfère « le livre papier », sa table de travail en témoigne. « Quel bon livre que celui dont le désir vous prend de vouloir en apprécier le dessein et d’en discuter le détail », s’exclame-t-il. Et puis, on s’étonne qu’il puisse éprouver «  une sorte de sympathie véritable » pour l’ancien patron de Sciences Po, Richard Descoings, retrouvé mort dans un hôtel de New York qu’il qualifie pourtant de «  petit marquis fantomatique  dont il ne restera rien qu’une image évanescence.» On s’étonne aussi que l’auteur qui fort heureusement « n’a pas plié son parapluie », selon la formule d’une de ses parentes annonçant un décès, s’enflamme en évoquant Mélenchon « l’héritier des lumières » lui qui a combattu depuis toujours l’homme providentiel, style Bonaparte, semblant oublier une des brèves sentences poétiques de Robert Desnos qu’il cite : « Rose Sélavy n’est pas persuadée que la culture du moi puisse amener la moiteur du cul. »

Claude Mazauric nous fait voyager. A propos de Chamonix et du Mont-Blanc, il nous donne à connaître le détail de l’arrangement franco-piémontais de 1860, « une véritable arnaque ». Ou encore les raisons de la Déclaration de guerre de la France «  au roi de Hongrie et de Bohême » du 20 avril 1792. Le chroniqueur, un temps, revient à l’histoire pour mieux expliquer le présent et prévoir l’avenir.
Claude Mazauric nous donne un livre témoignage. On y entre et on en sort plus.

José Fort

(1) Arcane 17, 23 euros.

Francette Lazard a aimé Au bord du gouffre de Claude Mazauric

Cher Claude

Tu t’en remets donc à nous, tes lecteurs, pour savoir "si tu as perdu ton temps" en écrivant ce livre. Après une lecture attentive, passionnée et bien souvent émue, je peux te dire qu’en ce qui concerne « la condisciple, la camarade et l’amie » que je suis, tu n’aurais pu mieux employer ce temps turbulent qui nous emporte de plus en plus vite.

Je te lis depuis des décennies, avec un intérêt soutenu. J’ai apprécié il y a quelques années tes mémoires publiées dans les Cahiers d’Histoire.
Mais j’ai l’impression, avec ces notes du "jour le jour", d’entrer comme par effraction dans ta « fabrique » de pensée.

J’y découvre « en direct » le tourbillon des connaissances acquises et toujours augmentées, la densité critique d’un engagement toujours revivifié, la diversité des contacts et des plaisirs qui trament ta personnalité. Ainsi se façonne ce que tu as sû devenir et ce que tu parviens à offrir aux autres. Avec les doutes et les certitudes toujours en reconstruction. Avec la lucidité que permet - tu en donnes un témoignage rare - la perception de ses propres limites dans l’universel de l’expérience commune.

En te mettant à découvert, tu permets à ton lecteur de mieux connaître l’intellectuel humaniste que tu es devenu, de mieux saisir comment s'élabore un regard personnel informé, et de mieux comprendre les chaos du présent pour y tracer sa propre route. Belle réussite, originale et forte. Elle met en lumière, et en perspective, les riches facettes de ce que tu as construit au fil des années : chacune rehausse la couleur des autres, donne sens à une trajectoire de vie dont ton précédent texte « biographique » ne laissait pas deviner la complétude.

Vraiment, tu n’as pas perdu ton temps ! Et comme nous partageons la même époque, et le même engagement, actif depuis plus de soixante ans, j’ai eu l’impression, durant les heures stimulantes que je viens de passer avec toi, que nos trajectoires se recoupaient comme jamais. La figure de Simone, si discrêtement présente dans ta « fabrique » quotidienne, donne à celle-ci sa pleine humanité.

Avec toute mon amitié, renouvellée par la grâce de la lecture,

Francette

http://www.editions-arcane17.net/content/au-bord-du-gouffre

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